LA ROBE DES CHOSES

Troisième partie


Mais ma peinture n'est pas que "production" d'images, donc "illustration" d'un contenu. Elle est aussi peinture, donc moyen d'expression. Le choix d'une technique proche du photoréalisme américain me permet d'accentuer la présence de la peinture face à la  photographie, d'ajouter un élément d'incertitude supplémentaire à la nature de l'image. La trace du pinceau cependant doit être vue, le support doit être présent par son influence sur le
rendu final (rugosité de la toile, du papier). Il s'agit donc de tout autre chose que de peinture en trompe l'œil qui est exercice de pure virtuosité. Le jeu n'est pas gratuit. Il ne se résume pas à jouer de l'effet de surprise du spectateur. Notre vision humaine binoculaire n'est pas celle du cyclope photographe. A notre vision corrigée par le cerveau, parfaitement nette en tous points, la photographie oppose la succession des plans de la profondeur de champ. Le flou, le net, de nouveau le flou se succèdent, creusant un espace en profondeur qui laisse certains de nos repères dans l'imparfait ou le suggéré, une sorte d'abstraction réaliste puisqu'elle correspond à un simple enregistrement d'un phénomène lumineux. Vision de la réalité, certes, mais vision de la réalité photographique, subtilement décalée.
Le point de vue, le cadrage, les rapports entretenus par les masses nettes et les masses floues, le choix même de certaines couleurs évoquant la photographie (sépia, nuances de gris,...) soulignent une équivoque essentielle de la peinture : faire d'une surface bi-dimensionnelle, un espace tri-dimensionnel.

Ambiguïté baroque. Le tableau comme une fenêtre ouverte dans le mur: un des miroirs dans lequel la Renaissance s'est contemplée avec délice et qui a continué ensuite de fasciner des générations d'artistes et particulièrement ceux des vastes compositions décoratives baroques, des ciels peuplés de Tiepolo.
L'Art est aussi histoire et l'artiste se situe toujours par rapport à cet héritage, quand bien même ce serait pour le réfuter. L'artiste est même le fruit de cet héritage auquel il ajoute la mince couche de son œuvre. Faire table rase du passé artistique n'est certainement pas souhaitable... Est-ce seulement possible? Avoir conscience du poids du passé, de son influence nécessaire n'est pas un frein à la création, quoiqu'on en pense. L'expérience des "anciens maîtres", comme on se plaisait autrefois à qualifier les grands artistes du passé, peut être une source rafraîchissante; leur tourments, leurs interrogations sont les nôtres; les réponses qu'ils ont élaborées, si elles ne peuvent pas être littéralement copiées, sont une manière pour l'artiste d'aujourd'hui de s'enrichir, de progresser et de s'inscrire dans une continuité qui donne aussi du sens à sa propre recherche. Avec humilité.
Le sens, la forme, la couleur, le cadre, et la connaissance: quelques étapes sur le parcours suivi par l'artiste dans sa quête, un itinéraire possible aussi pour le visiteur, pour le spectateur...

                                                                                    Dominique Yves Agnellet
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