LA ROBE DES CHOSES

Seconde partie


L'image peinte s'inscrit dans une surface, elle même limitée par un cadre, un bord. Outre le fait que le choix de cette surface, de sa qualité, de sa matière, de ses dimensions, de ses proportions, ne soit jamais anodin, l'existence de ce bord, de cette marge joue un rôle également essentiel et souvent ignoré: là s'arrête l'image.
Pas seulement. "Où le cadre a-t-il lieu. A-t-il lieu. Où commence-t-il. Où finit-il. Quelle est sa limite interne. Externe. Et sa surface entre deux limites." ("La vérité en peinture" de Jacques Derrida- Editions Flammarion)
Questionner la notion de cadre. Lui faire avouer ses limites. En quoi le cadre participe-t-il de l'œuvre?... Mettre un cadre. Ajouter à l'oeuvre. Soustraire l'œuvre à son environnement. Et si la nature même du cadre intervient... Sa largeur, sa matière, sa couleur...Enorme cadre doré du portrait de Louis XIV au Louvre. Menue baguette vernie... Isoler (neutraliser?) la puissance de ces images trop chargées d'émotions (ces énormes dispositifs de sécurité entre le public et "La Joconde" ou "Guernica"...) Et si le cadre a disparu, qu'en est-il du bord, de la limite imposée à l'image et du rôle que cette limite joue dans (avec) l'image?... Ce bord est-il partie intégrante de l'œuvre, ou du fond, ou bien lie-t-il deux espaces limitrophes, complémentaires et antagonistes?...
Et si l'œuvre est elle-même composée de plusieurs images associées, superposées? Dans mes oeuvres, la combinaison des images, et leur confrontation, permettent d'autres interrogations encore : deux images assemblées sont-elles une somme ou un produit ? Leurs significations s'additionnent-elles ou créent-elles une réalité nouvelle, où les sujets eux-mêmes se perdraient dans la mouvance des taches colorées ou dans le choc des fragments épars pour en créer d'autres, plus mystérieux? Est-il seulement possible de "lire" deux images en même temps ? Et si oui, de quelle manière ? En sommes nous réduits aux pénibles accommodations de notre  vision plan par plan ?...
Notre regard est alors guidé selon un cheminement dont il n'est pas entièrement maître. Le labyrinthe des images ne nous lâche pas si facilement. Notre regard ne cherche-t-il pas à établir aussi des liens chronologiques entre les images? Et qu'en est-il de la fragmentation de l'image, de son éclatement. L'unité de l'image étant apparemment rompue par l'irruption de césures, de coupures, que reste-t-il de sa cohérence? Qu'en est-il de l'introduction d'un ou plusieurs espaces vides au sein même de l'image? Pour le spectateur, en résulte-t-il plus de sens ou moins de sens? La faculté du spectateur à errer dans l'espace de l'image est sérieusement remise en cause. Les sentiers sont désormais balisés. La composition s'organise maintenant autour d'éléments - peut être secondaires - devenus prépondérants. Ce vide qui fouille l'image, l'est il d'ailleurs tant que cela? Que voit on dans ce vide?
Le mur? Une sorte de cadre en négatif? Le spectateur ne tâchera-t-il pas de lui trouver une raison ou plutôt un contenu en liaison avec l'image elle même? Et cette image devenue elle même plusieurs images (plusieurs fragments en fait) ne devient elle pas, peut être malgré nous, narration, relation d'événements chronologiques... Une, deux, trois images... et s'installe la chronologie du regard. Dès lors, le temps s'insinue dans le tableau, de même qu'une séquence d'images rend compte de son écoulement inéluctable.
Illusion fugitive, fragmentation de la vision, dynamisme outrancier, incertitude permanente de notre position dans l'espace, théatralisation du réel, prédominance des apparences : nous vivons un âge baroque. La peinture ne saurait s'y soustraire.
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