LA ROBE DES CHOSES

Texte tiré du catalogue de l'exposition: "La robe des choses"
à la Galerie Clémenceau de Luçon (janvier / février 2003
)

La peinture est d'abord regard. Un regard qui se dédouble. Le regard du peintre. Celui qu'il porte sur les choses qu'il voit autour de lui ou en lui. Le regard du spectateur ensuite, car il existe deux oeuvres finalement: celle voulue par l'artiste et celle perçue par le spectateur. Un même objet. Deux visions quelquefois compatibles, convergentes. Pas toujours cependant. Là aussi se trouve la richesse de l'œuvre, dans ce travail externe d'un regard étranger. Le rôle du peintre n'est pas de délivrer un message. Peut être même n'est il pas de donner du sens à ses images, en tous cas pas à la manière où un texte écrit est d'abord du sens à déchiffrer.
Cela n'empêche pas qu'un peintre puisse souhaiter montrer l'amour, la souffrance ou la guerre en espérant être compris.  Paul Valéry disait:" Il n'y a pas de vrai sens d'un texte, pas d'intention de l'auteur; quoiqu'il ait voulu dire, il a écrit ce qu'il a écrit. Une fois publié, un texte est comme un appareil dont chacun peut se servir à sa guise et selon ses moyens." (Cité par Yves Bougeard dans "Proposition pour une lecture de Cézanne" G.R.A.C. Rennes II)
La remarque est aussi valable pour la peinture. L'artiste est tenu d'abandonner son œuvre au spectateur qui s'en servira, peut être, à sa guise et selon ses moyens.
Par le contact avec les spectateurs, le tableau devient aussi ce qu'il ne devrait jamais cesser d'être: une expérience solitaire d'artiste se confrontant à des
sensibilités étrangères qui, par l'échange des regards, lui donnent donc sa vraie dimension, multiple, polymorphe. L'artiste doit l'accepter, courir le risque que sa pensée soit méconnue, que ses intentions, ses sensations soient ignorées.
A vrai dire, le risque en vaut la peine. Tout à la difficulté de sa recherche, l'artiste lui même n'a pas toujours conscience des éléments qui vont constituer le tableau. Son intérêt se portera  sur un accord de tons, sur l'équilibrage d'une composition, certains de ses choix seront effectués de manière instinctive... Le surréalisme a montré la puissance de l'inconscient dans l'acte créateur. Sans être nécessairement le démiurge que la tradition romantique a voulu faire de l'artiste, il convoque néanmoins dans l'espace de son œuvre des forces qui le dépassent souvent. Pour dire les choses de façon plus directe, ma vérité sur l'œuvre (ma vérité dans l'œuvre?) n'est pas la seule vérité de l'œuvre.
La peinture est d'abord regard. Un regard d'artiste qui résulte d'un longue habitude à observer, scruter les choses qui l'entourent, enregistrer "les insidieuses modifications apportées à leur surface par les sensationnels événements de la lumière et du vent"
("Pièces" de Francis Ponge - Editions Gallimard) . Garder intacte sa capacité à s'émouvoir "de ces grandioses quoique délicats, de ces extraordinairement dramatiques quoique ordinairement inaperçus événements sensationnels, et changement à vue" ("Pièces" de Francis Ponge - Editions Gallimard) , se laisser envahir par le trouble suscité par "un ultime éclat : vert"  ("Clos aux cerfs" poème de Wang Wei, extrait de "Poésie chinoise de François Cheng - Editions Albin Michel) , ou bleu, ou rouge, ou par un petit pan de mur jaune et en faire l'essence même de l'œuvre qui va naître. Garder intacte et même développer l'extrême acuité du regard, tendre, peut être, vers les quatre étapes du voir selon les bouddhistes Chan : "voir; ne plus voir; s'abîmer à l'intérieur du non-voir; re-voir" . ("Le dit de Tianyi" de François Cheng- Editions Albin Michel)
Entrer, en peignant, dans un autre univers, infinitésimal et universel où " le réel ne se limite pas à l'aspect chatoyant de l'extérieur", où "on ne voit plus les choses en dehors de soi", ou bien, comme le disait Su Tung Po, peintre de la période Song, :" Avant de peindre un bambou, il faut que le bambou pousse en votre for intérieur. C'est alors que le pinceau en main, le regard concentré, la vision surgit devant vous. Cette vision, saisissez la aussitôt par les traits de pinceau, car elle peut disparaître aussi subitement que le lièvre à l'approche du chasseur." ("Vide et plein, le langage pictural chinois" de François Cheng- Editions du Seuil) .
Vision, mais aussi patience et longue habitude, maîtrise, sans laquelle la vision fugitive ne sera pas saisie par un pinceau trop appliqué; mais aussi savoir attendre l'instant; mais aussi prendre le temps d'entrer dans un autre dimension temporelle qui est celle même du sujet et dans laquelle le peintre doit s'introduire.
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